INTERVIEW DE PAUL QUILES // Le Journal du Dimanche (texte et photos)- A quelques jours des élections législatives, l'ancien ministre et député socialiste Paul Quilès pose son regard averti sur la situation politique actuelle.

 

Le socialiste Paul Quilès, ici en avril 2004 à l'Assemblée nationale.

 

Quel regard portez-vous sur le Parti socialiste, à la veille d'élections législatives qui s'annoncent compliquées pour Solferino?

Le Parti socialiste est dans une situation difficile pour de nombreuses raisons. Des raisons historiques, politiques et d'autres liées au choix des hommes. Ceci étant, je n'ai pas l'intention d'en rajouter sur la crise actuelle. Il y a, dans l'air du temps, une attaque contre les partis politiques, le "vieux monde" et la "vielle politique". On va voir assez vite, dans les semaines et mois qui viennent, que les règles de la vie politique française et de notre mode de fonctionnement démocratique vont s'imposer. En disant cela, je ne veux pas non plus considérer que le Parti socialiste n'a pas commis d'erreurs et de fautes pendant la dernière période.

Lesquelles?
Je n'ai pas l'intention de les dire aujourd'hui pour ne pas accentuer le malaise. Par contre, je fais partie de ceux qui pensent que le Parti socialiste, une fois qu'il aura fait un examen de conscience approfondi, a évidemment un avenir. Mais cela peut prendre des années. J'ai vécu la renaissance du Parti socialiste dans les années 1970. Il partait de très bas aussi. On pourrait faire une comparaison avec 1969 et l'élection présidentielle avec l'échec de Gaston Defferre [le candidat de la SFIO n'avait alors recueilli que 5,01% des suffrages, NDLR]. Il a fallu de nombreuses années pour que le PS renaisse : il fallait un projet, une orientation, des alliances, un parti et des personnalités politiques ayant une certaine capacité de rassemblement et un certain charisme.

"En 2001, j'avais critiqué la décision de Lionel Jospin"

Quand vous évoquez les "règles de la vie politique française", vous pensez au clivage droite-gauche?
Evidemment. Ecoutez les journalistes, les hommes politiques, les sondeurs, très régulièrement, nous disons : "celui-ci est de droite" ; "lui est de gauche". C'est un clivage qui est dans le fonctionnement démocratique de la France. Ensuite, qu'il y ait besoin de redéfinir les valeurs qui sont de droite et celles de gauche, c'est une évidence. Mais le gloubi-boulga qui consiste à dire que la droite et la gauche n'existent plus, que les partis politiques sont condamnés… Cela ne tient pas longtemps. La meilleure preuve : le groupe majoritaire s'il est celui du président de la République à l'Assemblée nationale va être obligé de former un groupe et de constituer un parti, qu'il le veuille ou non. Ces règles n'ont pas disparu du jour au lendemain à l'issue d'une période calamiteuse qui est celle d'élections à "huit tours" : primaire de droite, de gauche, élection présidentielle et législatives. Nos institutions fonctionnent-elles bien? Je ne le pense pas.

Paul Quilès, ministre de l'Intérieur, dans son bureau en 1992

Paul Quilès, ministre de l'Intérieur, dans son bureau en 1992. (Sipa Press)

Pourquoi?
Cela fait quinze ans que je répète ce qu'il faut changer dans nos institutions. Aujourd'hui, nous avons le résultat de cette dégradation. A mon avis, deux graves désorganisations sont intervenues dans la dernière période : 2001, avec le passage du septennat au quinquennat et l'inversion du calendrier électoral, à savoir l'automaticité des élections législatives après la présidentielle. A l'époque, j'avais critiqué la décision de Lionel Jospin. J'avais clairement dit : "C'est un renforcement du présidentialisme. Et d'un point de vue tactique, vous allez voir, ça va être automatique derrière. Si on perd la première, on perd la seconde." Après, on a rajouté l'invention de la primaire à gauche, ce que la droite s'est empressée d'imiter... Nous sommes en train de payer tout ça. Plus des fautes politiques, mais c'est une autre affaire dont on reparlera après les élections.

"La période politique était également différente"

Lors des élections législatives de 1993, seuls 52 élus socialistes (et 5 apparentés) avaient été élus. Vous en faisiez partie. Peut-on comparer la situation actuelle avec celle de l'époque?
Non, il n'y a pas grande similitude de situation. Ce n'est pas comparable. Le président de la République avait été élu en 1988 pour sept ans. Entre 1993 et 1995, nous avons eu une cohabitation avec un Président de gauche François Mitterrand et une large majorité de droite à l'Assemblée. La période politique était également différente : nous n'avions pas ce discours fait de pseudo-évidences qui sont dans l'air du temps aujourd'hui contre les partis et la "vieille politique". Il n'y avait pas ce climat. Même si à cette époque, on a beaucoup souffert - je m'en souviens j'étais ministre de l'Intérieur - de la campagne menée contre Pierre Bérégovoy, qui a conduit à son suicide le 1er mai 1993. Il y avait peut-être une similitude avec le fait que les hommes politiques étaient attaqués et considérés comme des gens peu recommandables. Les affaires ont pesé. Mais à part cela, la période était assez différente.

Si on dit qu'il va vraisemblablement y avoir un point bas pour les socialistes aux législatives, c'est probable

Depuis 2002, l'inversion du calendrier entraîne aussi un phénomène peut être moins visible à l'époque, celui des ralliements alimentaires de certains candidats, y compris socialistes. Comme on dit vulgairement : certains vont à la soupe. Avouez qu'il est difficile de s'y retrouver entre ceux qui se présentent comme totalement socialistes et ceux qui se disent socialistes mais macronistes… Je ne m'étonne pas que les électeurs que je rencontre [il est maire de Cordes-sur-Ciel, dans le Tarn, NDLR]  soient plus que perdus. Non seulement ils ne comprennent pas ces distinctions, mais en plus cela ne leur donne pas envie de s'intéresser à la politique, car elle est incompréhensible. Il faut renouveler la politique, c'est vrai. Mais on ne le fera pas à partir de cette confusion, qui remonte d'ailleurs à plus loin : on ne présente plus de programme, sous prétexte qu'ils ne sont pas respectés. Alors, sur quoi les gens se fondent-ils? Le look? Les arguments people? L'intensité des réseaux sociaux pour ou contre telle ou telle personne? Tout ça méritera une réflexion en profondeur dès que les résultats seront connus.

Aucun parallèle en termes politique avec 1993 donc…
Je ne pense pas qu'on puisse faire un parallèle. Si on dit qu'il va vraisemblablement y avoir un point bas pour les socialistes aux législatives, c'est probable. Mais on pourrait aussi bien comparer à la situation qui a suivi la présidentielle de 1969. A l'époque, il a fallu attendre le congrès d'Epinay en 1971 et les législatives de 1973 pour que s'engage le redressement. Je conseille à ceux qui disent que "le Parti socialiste, c'est fini" ou qu'"il faut changer de nom, de tout" de prendre à peu de hauteur et de bien prendre conscience que les changements se dérouleront sur un temps long. Nous sommes aujourd'hui beaucoup plus dans la recherche de l'instantanéité qu'il y a vingt ou trente ans. Mais je suis convaincu que ce n'est pas ainsi que fonctionne la vie politique en France.